In 1943 and during WWII, two parts of the world and two peoples suffered from the consequences of famine. Leningrad in the Soviet Union, and the Bengal region — today’s Bangladesh — under British administration. The two regions are approximately 7000 kilometers away. Both were deeply affected by famine : Leningrad because of the Nazi siege of the city, Bengal after a series of natural disasters in 1942. The death toll was extreme in both cases : up to 1 million in Leningrad, and up to 3 million in Bengal. But in both cases, the social responses and the way people survived were extremely different. Without romanticizing, people in Leningrad were in some way able to sustain the siege, protect the weakest and the suffering was shared collectively. In Bengal, the contrary occurred with child-selling, family abandonment and exploitation.
En 1943, pendant la Seconde Guerre mondiale, deux régions du monde et deux peuples ont souffert des conséquences de la famine. Leningrad, en Union soviétique, et la région du Bengale, aujourd’hui le Bangladesh, sous administration britannique. Ces deux régions sont distantes d’environ 7 000 kilomètres. Toutes deux ont été profondément touchées par la famine : Leningrad en raison du siège nazi de la ville, le Bengale après une série de catastrophes naturelles en 1942. Le nombre de morts a été extrêmement élevé dans les deux cas : jusqu’à 1 million à Leningrad et jusqu’à 3 millions au Bengale. Mais dans les deux cas, les réactions sociales et la manière dont les gens ont survécu ont été très différentes. Sans vouloir idéaliser la situation, les habitants de Leningrad ont en quelque sorte réussi à supporter le siège, à protéger les plus faibles et à partager collectivement leurs souffrances. Au Bengale, c’est le contraire qui s’est produit, avec la vente d’enfants, l’abandon des familles et l’exploitation.

In June 1941, the Nazi Germany decided to invade the Soviet Union with its Barbarossa operation. In the following weeks, the surprised Soviet army was unable to stop the advance of the German troops. It took two months for the German army to reach the Outskirts of Leningrad (now St-Petersburg) and the last railroads were cut by the end of August 1941. While difficult to estimate, there were probably between 1 and 2 million people trapped within the city — many of the civilians had been evacuated in the previous months. When the siege was established, the city was totally cut from supply lines. The siege would last 827 days from 8 September 1941 to 27 January 1944 (or 2 years). The Nazis had no plan to protect the civilians or even to occupy the city (it would have required feeding them) : the goal was the destruction of Leningrad. Despite the tragic situation, the Soviets outside and within the city tried their best to assist the people trapped in the besieged city and to relieve the siege. The famous “Road of Life” using the frozen Lagoda Lake was used by Soviet convoys to evacuate civilians and to provide food, weapons and other stuff to the besieged city. Life in the city was far from being heroic : many people died of hunger (at some points, the mortality was as high as 100 000 deaths by hunger per month), cannibalism occurred like in many past famine — a taboo for decades in the Soviet Union and Russia — and at several points, people were forced to feed themselves with what is now called “sawdust-bread” — a mixture of flour with edible, and sometimes non-edible, products to save flour. It was difficult, but pictures and testimonies are here to remember that people were able to share the burden and to care for others.

En juin 1941, l’Allemagne nazie décida d’envahir l’Union soviétique avec son opération Barbarossa. Dans les semaines qui suivirent, l’armée soviétique, prise par surprise, fut incapable d’arrêter l’avance des troupes allemandes. Il fallut deux mois à l’armée allemande pour atteindre les faubourgs de Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) et les dernières voies ferrées furent coupées à la fin du mois d’août 1941. Bien que difficile à estimer, il y avait probablement entre 1 et 2 millions de personnes piégées dans la ville, la plupart des civils ayant été évacués au cours des mois précédents. Lorsque le siège fut établi, la ville fut totalement coupée des lignes d’approvisionnement. Le siège dura 827 jours, du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944 (soit 2 ans). Les nazis n’avaient aucun plan pour protéger les civils ni même pour occuper la ville (ce qui aurait nécessité de les nourrir) : leur objectif était la destruction de Leningrad. Malgré cette situation tragique, les Soviétiques à l’extérieur et à l’intérieur de la ville firent de leur mieux pour aider les personnes piégées dans la ville assiégée et pour lever le siège. La célèbre « Route de la vie », qui empruntait le lac Lagoda gelé, fut utilisée par les convois soviétiques pour évacuer les civils et fournir de la nourriture, des armes et d’autres provisions à la ville assiégée. La vie dans la ville était loin d’être héroïque : beaucoup de gens mouraient de faim (à certains moments, la mortalité atteignait 100 000 décès par mois), le cannibalisme était présent comme lors de nombreuses famines passées — un tabou pendant des décennies en Union soviétique et en Russie — et à plusieurs reprises, les gens ont été contraints de se nourrir de ce qu’on appelle aujourd’hui du « pain à la sciure », un mélange de farine et de produits comestibles, et parfois non comestibles, afin d’économiser la farine. La situation était difficile, mais des photos et des témoignages nous rappellent que les gens ont su partager le fardeau et prendre soin les uns des autres.

In 1942 and 7000 kilometers away, in today’s Bangladesh, the region was impacted in the late 1942 by a series of natural disasters, flooding and tropical cyclones. Bengal was an extremely poor region. A mostly agrarian one — nicknamed at one point as a “land of rice growers and rice eaters” by the British administrators. The region was unfortunately affected by the war too. The Japan Empire was expanding in South-East Asia — Burma, Thailand and even French Indochina were invaded by the Japan Empire. It deeply affected the economy of the region, and more especially, rice markets in the area. With the 1942 climatic events, the forecast became unreliable. The region was already known for its recurring famines with the Great Bengal famine of 1770 and the Bihar famine of 1873–1874. When the famine hit in 1943, the upcoming disaster was not expected by observers and administrators, despite war time conditions, occurring population displacements and the ongoing rice crisis following the fall of Burma. Along with geopolitical, social and climatic difficulties; inflation was soaring in the country. Workers were paid, but prices raised were so high that buying food was impossible. Contrary to what occurred in the Soviet Union with Leningrad, very few collective relief took place. By mid-1942, several other Indian regions started to impose regional tariffs to handle the rice crisis. No common mechanisms were put in place to assist Bengal. Struggling with its empire and its own food supply difficulties : the United Kingdom banned food imports in Bengal. The region wasn’t even allowed to do it by itself. The situation became critical in the countryside with more and more people leaving their homes to reach cities in search of food, and more especially Calcutta. Many people died en route on the road. Epidemics started to develop among the population with a cholera outbreak. The country’s health system was underdeveloped in face of the overwhelming challenges. Even the corpse’s disposal operations were not properly undertaken during the famine. More concerning was the collapse of the very social fabric : child-selling occurred along with child prostitution and exploitation. A textile crisis occurred too because the British army requested fabrics for uniforms. A situation that led many Bengal women to share clothes between relatives for a long time.

En 1942, à 7 000 kilomètres de là, dans l’actuel Bangladesh, la région a été touchée à la fin de l’année par une série de catastrophes naturelles, d’inondations et de cyclones tropicaux. Le Bengale était une région extrêmement pauvre. Une région essentiellement agricole, surnommée à une époque « terre des riziculteurs et des consommateurs de riz » par les administrateurs britanniques. La région a malheureusement aussi été touchée par la guerre. L’Empire japonais était en pleine expansion en Asie du Sud-Est : la Birmanie, la Thaïlande et même l’Indochine française ont été envahies par l’Empire japonais. Cela a profondément affecté l’économie de la région, et plus particulièrement les marchés du riz dans la région. Avec les événements climatiques de 1942, les prévisions sont devenues peu fiables. La région était déjà connue pour ses famines récurrentes, avec la grande famine du Bengale en 1770 et la famine du Bihar en 1873–1874. Lorsque la famine a frappé en 1943, les observateurs et les administrateurs ne s’attendaient pas à la catastrophe qui s’annonçait, malgré les conditions de guerre, les déplacements de population et la crise du riz qui suivit la chute de la Birmanie. Outre les difficultés géopolitiques, sociales et climatiques, l’inflation grimpait en flèche dans le pays. Les travailleurs étaient payés, mais les prix avaient tellement augmenté qu’il était impossible d’acheter de la nourriture. Contrairement à ce qui s’était passé en Union soviétique avec Leningrad, très peu de solidarité ou aides collectives n’ont été mises en place. À la mi-1942, plusieurs autres régions indiennes ont commencé à imposer des tarifs régionaux pour faire face à la crise du riz. Aucun mécanisme commun n’a été mis en place pour aider le Bengale. Aux prises avec son empire et ses propres difficultés d’approvisionnement alimentaire, le Royaume-Uni a interdit les importations de denrées alimentaires au Bengale. La région n’était même pas autorisée à le faire elle-même. La situation est devenue critique dans les campagnes, où de plus en plus de personnes quittent leur foyer pour rejoindre les villes à la recherche de nourriture, et plus particulièrement Calcutta. Beaucoup de gens sont morts en chemin. Des épidémies ont commencé à se développer parmi la population, avec une épidémie de choléra. Le système de santé du pays était sous-développé face à ces défis écrasants. Même les opérations d’élimination des cadavres n’ont pas été menées correctement pendant la famine. Plus inquiétant encore était l’effondrement du tissu social : la vente d’enfants s’est accompagnée de la prostitution et de l’exploitation des enfants. Une crise textile s’est également produite, car l’armée britannique avait besoin de tissus pour confectionner des uniformes. Cette situation a conduit de nombreuses femmes du Bengale à partager leurs vêtements entre leurs proches pendant longtemps.

Comparing theSoviet and socialist solidarity against free markets rules in Bengal would be anachronistic and not reasonable. From what an observer can understand, it had nothing to do with mere ideological or political stances. Another communist country sustained a massive death toll during a famine : China in 1958 during the Great Leap Forward. Despite its official ideology, many people died as a result of unfair policy and poor planning in a communist country. The same occurred in Bengal. The fact is that Bengal society was not less or more united than the Leningrad people at the time of the siege. What truly matters was the response and the instruments to overcome the crisis. The Leningrad famine was properly handled not only by mere solidarity and kindness. Strict and severe bread rationing was enforced, people were forced into a massive collective effort and harsh rules were put in practice by the NKVD in the city against antisocial actions like cannibalism or food stealing. Should the authorities have acted without strict and harsh rules, and without any relief coming from the “Road of Life”, the fate of the city could have been totally and dramatically different. Bengal was not lacking administrative structures, infrastructures or even the possibility of imports. But no massive and strict plans were enforced in a critical period combining climatic phenomena, war time policies and social struggle. The dramatic events of Bengal were not simply the result of the rice food system instability but a combination of many different factors that worsened the crisis and led to the deaths of millions.

Comparer la solidarité soviétique et socialiste aux règles du libre marché au Bengale serait anachronique et déraisonnable. D’après ce qu’un observateur peut comprendre, cela n’avait rien à voir avec de simples positions idéologiques ou politiques. Un autre pays communiste a subi un nombre considérable de morts lors d’une famine : la Chine en 1958, pendant le Grand Bond en avant. Malgré son idéologie officielle, de nombreuses personnes sont mortes à cause d’une politique injuste et d’une mauvaise planification dans un pays communiste. La même chose s’est produite au Bengale. Le fait est que la société bengalie n’était ni plus ni moins unie que la population de Leningrad au moment du siège. Ce qui importait vraiment, c’était la réponse et les moyens mis en œuvre pour surmonter la crise. La famine de Leningrad a été correctement gérée, et pas seulement grâce à la solidarité et à la gentillesse. Un rationnement strict et sévère du pain a été imposé, la population a été contrainte à un effort collectif massif et des règles sévères ont été mises en place par le NKVD dans la ville contre les actions antisociales telles que le cannibalisme ou le vol de nourriture. Si les autorités avaient agi sans règles strictes et sévères, et sans l’aide apportée par la « Route de la vie », le sort de la ville aurait pu être totalement et dramatiquement différent. Le Bengale ne manquait pas de structures administratives, d’infrastructures ni même de possibilités d’importation. Mais aucun plan massif et rigoureux n’a été mis en œuvre pendant une période critique marquée par des phénomènes climatiques, des politiques de guerre et des luttes sociales. Les événements dramatiques qui ont frappé le Bengale ne sont pas simplement le résultat de l’instabilité du système alimentaire rizicole, mais la combinaison de nombreux facteurs différents qui ont aggravé la crise et entraîné la mort de millions de personnes.

When the siege of Leningrad was lifted in 1944, the city was heavily destroyed and many of its inhabitants died during the siege, but the city had never surrendered despite the enormous human costs for its inhabitants and soldiers trapped within. The siege is commemorated every year. In Bengal, suffering continued. After the famine and its human cost, the social cost came as an echo to what occurred before. Many poor people and destitute sold their occupancy holdings. Many children were left orphans. With the collapse of the social fabric during the famine, it took time for people to rebuild trust. How to make sense of these two events ? How to understand that in some places people assist each other in face of disasters when in other places everything collapses ? Without any kind of morale, the fact is that what matters in the face of a catastrophe is not the disaster itself, but the way we care for each other. These two famines in the same year are important reminders that trust, shared burden and solidarity matters more sometimes than political, material or logistical solutions.
Lorsque le siège de Leningrad prit fin en 1944, la ville était lourdement détruite et nombre de ses habitants avaient péri pendant le siège, mais la ville n’avait jamais capitulé malgré les coûts humains énormes pour ses habitants et les soldats pris au piège à l’intérieur. Le siège est célébré chaque année. Au Bengale, les souffrances ont continué. Après la famine et son coût humain, le coût social est venu faire écho à ce qui s’était produit auparavant. De nombreuses personnes pauvres et démunies ont vendu leurs biens immobiliers. Beaucoup d’enfants se sont retrouvés orphelins. Avec l’effondrement du tissu social pendant la famine, il a fallu du temps pour que les gens retrouvent confiance. Comment donner un sens à ces deux événements ? Comment comprendre que dans certains endroits, les gens s’entraident face aux catastrophes, alors que dans d’autres, tout s’effondre ? Sans aucune forme de morale, le fait est que ce qui importe face à une catastrophe, ce n’est pas la catastrophe elle-même, mais la façon dont nous prenons soin les uns des autres. Ces deux famines survenues la même année nous rappellent que la confiance, le partage des charges et la solidarité importent parfois plus que les solutions politiques, matérielles ou logistiques.

Laisser un commentaire