Etre Québécois, c’est être membre d’une province de 8 millions d’individus majoritairement francophones, dans un océan de 350 millions d’anglophones. Ancienne colonie française sous le nom de “Nouvelle France” de 1600 à 1763, la province aujourd’hui intégrée au Canada est longtemps restée l’une des plus vulnérables sur le plan identitaire, mais également sur les plans économique, culturel et social. Ce bref article se propose de revisiter le tournant historique que le Québec a connu — du passage d’une région peu affirmée et sous tutelle économique, culturelle et social dans un environnement anglophone — à un Québec davantage affirmé sur les plans identitaires, économiques et politiques.
To be a Quebecer is to be a member of a province of 8 million people, the majority of whom are French-speaking, in a sea of 350 million English-speakers. A former French colony known as “New France” from 1600 to 1763, the province — now part of Canada — has long remained one of the most vulnerable in terms of identity, as well as economically, culturally, and socially. This brief article aims to revisit the historic turning point that Quebec has undergone — from a region with little assertiveness and under economic, cultural, and social tutelage in an English-speaking environment — to a Quebec that is more assertive in terms of identity, economy, and politics.

18 années— la durée de ce que l’on pourrait appeler le règne de Duplessis, tant l’homme a dominé et laissé sa marque dans le paysage politique Québécois comme Premier Ministre de la province, d’abord de 1936 à 1939 et encore de 1944 à 1956. Une période qui fait toujours débat dans la société Québécoise du fait de sa ferveur anticommuniste, antisyndicale, populiste et nationaliste. Une époque parfois nommée la “Grande Noirceur” après la Révolution Tranquille des années 1960. Peut-être à juste titre ? Se multiplient sous le régime de Duplessis les mesures autoritaires et parfois des scandales. L’affaire dite des orphelins Duplessis — de jeunes enfants sains placés en institution par intérêt financier et parfois abusés — des mesures autoritaires comme la “loi du Cadenas” de 1937 — qui permet de fermer sans sommation des locaux de presse accusés de proximité avec les milieux communistes — ou encore des répressions sévères de grèves ouvrières — comme lors des grèves d’Asbestos en 1949 ou Murdochville en 1957.
18years — the duration of what might be called Duplessis’s reign, given how profoundly he dominated and left his mark on Quebec’s political landscape as the province’s premier, first from 1936 to 1939 and again from 1944 to 1956. A period that remains a subject of debate in Quebec society due to its anti-communist, anti-union, populist, and nationalist fervor. An era sometimes referred to as the “Great Darkness” following the Quiet Revolution of the 1960s. Perhaps rightly so? Under Duplessis’s regime, authoritarian measures and occasional scandals multiplied. The so-called Duplessis Orphans Affair — involving healthy young children placed in institutions for financial gain and sometimes abused — authoritarian measures such as the “Padlock Law” of 1937 — which allowed for the closure without warning of media outlets accused of ties to communist circles — or the severe crackdowns on labor strikes — such as during the strikes in Asbestos in 1949 or Murdochville in 1957.

Le premier mandat (de 1936 à 1939) va décevoir les électeurs. Duplessis et son parti Union Nationale abandonnent rapidement le programme de développement national du Québec — la province est alors très dépendante des capitaux étrangers Britanniques et Américains — pour poursuivre les mesures libérales des prédécesseurs. La crise économique de 1939 n’arrange pas la situation. Finalement, Adélard Godbout bat Maurice Duplessis au cours des élections anticipées de 1939 déclenchées par l’Union Nationale. Duplessis revient au pouvoir en 1944. La province bénéficie comme de nombreux autres régions du monde du développement économique qui intervient après la Seconde Guerre mondiale. Mais Duplessis reste intransigeant et ferme sur ses positions libérales : la province reste largement dépendante des capitaux étrangers. Sur le plan identitaire toutefois, le Québec se dote d’un drapeau nommé “le Fleurdelisé” en 1948. Jusque-là, le Québec en était réduit à utiliser parfois le drapeau tricolore français ou d’autres insignes officieux.
The first term (from 1936 to 1939) proved disappointing to voters. Duplessis and his Union Nationale party quickly abandoned Quebec’s national development program — the province was then heavily dependent on British and American foreign capital — to continue the liberal policies of their predecessors. The economic crisis of 1939 did not improve the situation. Ultimately, Adélard Godbout defeated Maurice Duplessis in the 1939 snap election called by the Union Nationale. Duplessis returned to power in 1944. Like many other regions of the world, the province benefited from the economic development that followed World War II. But Duplessis remained uncompromising and steadfast in his liberal positions: the province remained largely dependent on foreign capital. In terms of identity, however, Quebec adopted a flag called “the Fleurdelisé” in 1948. Until then, Quebec had been reduced to occasionally using the French tricolor flag or other unofficial emblems.

Même si le Québec ne s’affranchit pas économiquement sous Duplessis, les affrontements politiques se multiplient à l’époque avec Ottawa — préfigurant les conflits ultérieurs sur le statut de la Province — notamment sur le plan de la contribution de la province à la fédération Canadienne. Les conflits sociaux se multiplient sans rien changer de la politique de Duplessis, et surtout, sans aucun projet d’alternative à la mort de Maurice Duplessis le 7 Septembre 1959.
Although Quebec did not achieve economic independence under Duplessis, political clashes with Ottawa multiplied during this period — foreshadowing later conflicts over the province’s status — particularly regarding the province’s contribution to the Canadian federation. Social conflicts multiplied without altering Duplessis’s policies, and, above all, without any alternative plan following the death of Maurice Duplessis on September 7, 1959.
1960 — le début de la Révolution Tranquille. Avec la mort de Duplessis, s’ouvre sa succession. Le successeur temporaire de Duplessis, Paul Sauvé, met en œuvre plusieurs changements qui le rendent populaire. Mais c’est finalement Jean Lesage du Parti Libéral Québécois qui remporte les élections de 1960 au Québec. Il y a une nette volonté à ce moment-là de purger la société québécoise de l’héritage de Duplessis — en témoigne la commission Salvas — et surtout de moderniser la province. Les premières mesures sont éducatives : le gouvernement de la province va à partir de 1961 y imposer la primauté du secteur public — un rôle détenu sous Duplessis par l’Eglise Catholique. Un ministère de l’Éducation est créé en 1964 à cet effet. Le grand démarrage économique se produit avec la nationalisation du secteur de l’électricité et la création de la compagnie Hydro-Québec en 1963 — fusion des 11 compagnies d’électricité de la province du Québec.
1960 — the beginning of the Quiet Revolution. With Duplessis’s death, the race to succeed him began. Duplessis’s interim successor, Paul Sauvé, implemented several changes that made him popular. But it was ultimately Jean Lesage of the Quebec Liberal Party who won the 1960 election in Quebec. There was a clear desire at that time to rid Quebec society of Duplessis’s legacy — as evidenced by the Salvas Commission — and, above all, to modernize the province. The first measures were in the realm of education: beginning in 1961, the provincial government imposed the primacy of the public sector — a role held under Duplessis by the Catholic Church. A Ministry of Education was created in 1964 for this purpose. The major economic takeoff occurred with the nationalization of the electricity sector and the creation of Hydro-Québec in 1963 — a merger of the 11 electricity companies in the province of Quebec.

La vie publique est modernisée par la systématisation des appels d’offres dans le secteur public. Sidérurgie Québec voit le jour en 1964. La Société québécoise d’exploration minière (SOQUEM) voit quant à elle le jour en 1965 pour prospecter le sol du Québec. Ironiquement, le Parti Libéral — en dépit de son nom face à l’Union Nationale — multiplie les initiatives visant à mettre concrètement en oeuvre l’autonomisme de la province. La province se dote même d’une Université du Québec en 1969. Des évolutions sociétales se produisent également avec notamment des évolutions pour les droits des femmes. En 1961, Marie-Claire Kirkland-Casgrain est la première femme députée élue au Québec. La loi de 1964 supprime le statut de “mineures” imposé aux femmes mariées. La contraception est décriminalisée en 1969.
Public life was modernized through the systematic use of competitive bidding in the public sector. Sidérurgie Québec was established in 1964. The Société québécoise d’exploration minière (SOQUEM) was founded in 1965 to explore Quebec’s mineral resources. Ironically, the Liberal Party — despite its name in contrast to the Union Nationale — launched numerous initiatives aimed at concretely implementing the province’s autonomy. The province even established the Université du Québec in 1969. Societal changes also took place, notably regarding women’s rights. In 1961, Marie-Claire Kirkland-Casgrain became the first woman elected to the Quebec National Assembly. The 1964 law abolished the status of “minors” imposed on married women. Contraception was decriminalized in 1969.

La Révolution Tranquille, c’est aussi un grand foisonnement culturel à cette époque au Québec. Un changement majeur de l’époque : l’essor de la chanson française. On peut citer à cet effet Gilles Vigneault, Pauline Julien, Robert Charlebois, Claude Léveillé… Plusieurs films marquent également l’époque de la Révolution Tranquille. Beaucoup de choses sur les changements sociaux, mais aussi des films sur le Québec dit traditionnel. Le documentaire Pour la suite du monde de 1963, réalisé par Michel Brault et Pierre Perrault, sur les traditions d’une communauté isolée.
The Quiet Revolution was also a time of great cultural flourishing in Quebec. One major change of the era was the rise of French-language music. Notable figures include Gilles Vigneault, Pauline Julien, Robert Charlebois, and Claude Léveillé… Several films also left their mark on the era of the Quiet Revolution. Many dealt with social change, but there were also films about so-called traditional Quebec. The 1963 documentary Pour la suite du monde, directed by Michel Brault and Pierre Perrault, explored the traditions of an isolated community.
1970— si on peut dater le début de la Révolution Tranquille, sa fin fait davantage débat. La Crise d’Octobre peut-elle servir de point de repère ? En 1970, le Front de Libération du Québec fait régner la terreur du 5 Octobre au 28 Décembre 1970. En dépit des progrès substantiels réalisés par la province dans les années 1960, les inégalités restent encore profondes, ainsi qu’une forme de ressentiment parfois profond entre anglophones et francophones. Les succès économiques, sociaux et éducatifs n’ont pas effacé des décennies d’inégalité. Le chemin accompli reste encore précaire, et surtout, la question identitaire — notamment la survie du français — est à ce moment-là toujours irrésolu. La crise économique des années 1970 guette aussi le Québec comme le reste du monde — en témoigne notamment le documentaire “On est au coton” sur les graves difficultés de l’industrie textile dans la province.
1970 — While the start of the Quiet Revolution can be pinpointed, its end is more hotly debated. Can the October Crisis serve as a benchmark? In 1970, the Front de Libération du Québec sowed terror from October 5 to December 28, 1970. Despite the substantial progress made by the province in the 1960s, deep inequalities remained, as did a sometimes deep-seated resentment between Anglophones and Francophones. Economic, social, and educational successes had not erased decades of inequality. The progress made remains precarious, and above all, the question of identity — particularly the survival of the French language — remains unresolved at this time. The economic crisis of the 1970s also loomed over Quebec, just as it did over the rest of the world — as evidenced in particular by the documentary “On est au coton,” which explores the severe difficulties facing the province’s textile industry.
Un incident particulièrement évocateur sur le plan identitaire va se produire entre 1967 et 1969 : la crise de Saint-Léonard. Des émeutes se produisent face au refus opposé par certains parents d’immigrés de parler français à l’école. Ce genre d’incident amène le gouvernement québécois à adopter en 1974 la “Loi sur la langue officielle”, ou Loi 22, et imposer le français comme langue officielle de l’Etat, dans le contexte bilingue anglo-français de la province déjà tendu historiquement. Le sujet de l’indépendance, déjà latent au Québec, est de plus en plus prégnant entre conflits linguistiques, situation économique, montée des groupuscules indépendants, et aussi après la célèbre phrase du Général de Gaulle prononcée en 1967 à l’hôtel de ville de Montréal — Vive le Québec libre !
A particularly telling incident regarding identity occurred between 1967 and 1969: the Saint-Léonard crisis. Riots broke out in response to the refusal of some immigrant parents to speak French at school. This type of incident led the Quebec government to adopt the “Official Language Act,” or Bill 22, in 1974, and to impose French as the official language of the state, within the province’s historically tense Anglo-French bilingual context. The issue of independence, already simmering in Quebec, became increasingly prominent amid linguistic conflicts, economic conditions, the rise of small pro-independence groups, and also following General de Gaulle’s famous statement delivered in 1967 at Montreal City Hall: “Long live free Quebec!”

Les événements de 1970 démarrent avec l’enlèvement du diplomate britannique James Richard Cross le 5 Octobre 1970. Des faits graves se produisent à la suite. Tout d’abord, l’enlèvement de Pierre Laporte (Ministère du Travail) le 10 Octobre puis tué le 17 Octobre. L’intervention de l’armée canadienne avec l’envoi de nombreux soldats 12 Octobre. Puis finalement l’arrestation des membres de la cellule le 28 Décembre, après la libération du diplomate britannique le 4 Décembre.
The events of 1970 began with the kidnapping of British diplomat James Richard Cross on October 5, 1970. Serious incidents followed. First, the kidnapping of Pierre Laporte (Ministry of Labor) on October 10, who was then killed on October 17. The Canadian military intervened by deploying numerous soldiers on October 12. Finally, the members of the cell were arrested on December 28, following the release of the British diplomat on December 4.
Ces évènements laissent la société québécoise profondément divisée, et inspirent aussi deux textes majeurs de la littérature québécoise.Tout d’abord L’Hiver de Force de Réjean Ducharme. Et surtout La Vigile du Québec de Fernand Dumont. Deux textes qui ont pour but de dresser le portrait d’un Québec non pas amer, mais vigilant et inquiet sur sa place dans un environnement majoritairement anglophone, et en digestion de la Crise d’Octobre. La situation sociale devient explosive au cours des années 1970, avec notamment la mise en œuvre du Front commun intersyndical de 1972 qui va durer près d’un an.
These events left Quebec society deeply divided and also inspired two major works of Quebec literature: first, L’Hiver de Force by Réjean Ducharme, and above all, La Vigile du Québec by Fernand Dumont. These two works aim to portray a Quebec that is not bitter, but vigilant and anxious about its place in a predominantly English-speaking environment, and still coming to terms with the October Crisis. The social situation became explosive during the 1970s, notably with the launch of the 1972 Inter-Union Common Front, which lasted nearly a year.

Les années 1980 et 1990 seront marquées quant à elle par la libéralisation de l’économie et la volonté de rétablir un contrôle budgétaire— en contradiction avec le dirigisme souhaité par la Révolution Tranquille. Le débat sur l’indépendance s’invite de façon explicite dans le paysage politique du Québec, mais les québécois disent NON par deux fois. D’abord en 1980. Puis en 1992.
The 1980s and 1990s, meanwhile, were marked by economic liberalization and a drive to restore fiscal discipline — a departure from the state-directed economy advocated by the Quiet Revolution. The debate over independence explicitly entered the political landscape of Quebec, but Quebecers said NO twice. First in 1980. Then in 1992.

Malgré cette longue traversée, le Québec semble encore aujourd’hui tergiverser sur son devenir. Si l’identité francophone et l’autonomie économique du Québec sont relativement acquises aujourd’hui, la province semble toujours balancer entre désir d’indépendance et nécessité pratique d’appartenance au Canada et à l’Amérique du Nord.
Despite this long journey, Quebec still seems to be wavering about its future. While Quebec’s Francophone identity and economic autonomy are now relatively secure, the province still seems to be torn between the desire for independence and the practical necessity of belonging to Canada and North America.

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