Simon CHABROL

Écriture et recherche indépendante (FR/EN)

Technicien de support IT

Lament for Trofimovsk

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The images accompanying this text are taken from a Lithuanian VHS documentary of unknown date. They have been processed through a linocut filter, transforming their documentary nature into visual imprints — much as memory itself transforms the past.

Les images qui accompagnent ce texte sont issues d’un reportage lituanien filmé sur VHS, dont la date exacte est inconnue. Elles ont été traitées par un filtre linogravure afin d’en transformer la nature documentaire en empreinte visuelle — à l’image de ce que la mémoire elle-même fait du passé.

Island at the end of the world, a tongue of mud and frozen earth in the delta of the Lena, where the river dissolves into the Arctic like a prayer no one answers — you received what no one had asked you to hold: men, women, children torn from their lands, their languages, their names.

Île au bout du monde, langue de boue et de terre gelée dans le delta de la Lena, là où le fleuve se dissout dans l’Arctique comme une prière sans réponse — tu as reçu ce que personne ne t’avait demandé de porter : des hommes, des femmes, des enfants arrachés à leurs terres, à leurs langues, à leurs noms.

They came from Lithuania and Finland, from villages whose soft consonants the Siberian vastness could not pronounce. In 1942, in the midst of a war already consuming Europe, they had been loaded into freight wagons like perishable goods and deposited on you, Trofimovsk — island without mercy, ringed by ice and silence.

Ils venaient de Lituanie et de Finlande, de villages aux consonances douces que l’immensité sibérienne ne pouvait pas prononcer. En 1942, au cœur d’une guerre qui dévorait déjà l’Europe, on les avait chargés dans des wagons à marchandises comme des denrées périssables et déposés sur toi, Trofimovsk — île sans pitié, cerclée de glace et de silence.

They were given fish to prepare, to gut, to salt. Hands that had sown rye and woven flower garlands learned to scale and to sign their own disappearance. For in 1941, in 1942, in 1943, they died at a pace their jailers did not even bother to count. Half, it is said. Half an entire settlement, returned to the frozen earth before anyone had thought to keep a register.

On leur donna du poisson à préparer, à vider, à saler. Des mains qui avaient semé le seigle et tressé des couronnes de fleurs apprirent à écailler et à signer leur propre disparition. Car en 1941, en 1942, en 1943, ils mouraient à une cadence que leurs geôliers ne prenaient même pas la peine de compter. La moitié, dit-on. La moitié d’une colonie entière, rendue à la terre gelée avant que quiconque eût songé à tenir un registre.

The first burials were in common graves. The Finns and the Lithuanians, separated by history, separated still by language, found themselves mingled in the same black clay, beneath the same starless sky. No one knows how many there were. No definitive count, no exhaustive list — only Lithuanian names published later, with the painstaking grief of those who search for their own among the missing.

Les premiers enterrements se firent en fosses communes. Les Finnois et les Lituaniens, que l’histoire avait séparés, que des langues différentes séparaient encore, se retrouvèrent mêlés dans la même argile noire, sous le même ciel sans étoiles. Nul ne sait combien ils étaient. Nul chiffre définitif, nulle liste exhaustive — seulement des noms lituaniens publiés plus tard, avec le soin douloureux de ceux qui cherchent les leurs parmi les disparus.

In 1949, the factory closed. Everything that could be extracted from them had been extracted. In 1955, the settlement was dissolved. Those who remained departed — to where, we are not told — and the cemetery was abandoned like a debt one ceases to repay without ever having settled it.

En 1949, l’usine ferma. On avait extrait d’eux tout ce que l’on pouvait extraire. En 1955, le camp fut dissous. Ceux qui restaient partirent — vers où, on ne le dit pas — et le cimetière fut abandonné comme une dette que l’on cesse de rembourser sans l’avoir jamais soldée.

Then nature reclaimed what the State had defiled. The storms came. They do not distinguish between executioners and victims, between monuments and mass graves. They took the crosses, the mounds, the traces. They took everything.

Alors la nature reprit ce que l’État avait souillé. Les tempêtes vinrent. Elles ne distinguent pas les bourreaux des victimes, les monuments des charniers. Elles prirent les croix, les tertres, les traces. Elles prirent tout.

In 1989, a Lithuanian expedition crossed the thousands of kilometres separating Vilnius from that frozen delta. Men and women carrying memory as one carries a wounded child disembarked on the island and erected a memorial. They engraved words in four languages — Lithuanian, Russian, Yakut, Finnish — so that no one, in any tongue spoken in that place, could claim not to understand: Forcibly torn from their native land, fallen but not forgotten.

En 1989, une expédition lituanienne traversa les milliers de kilomètres séparant Vilnius de ce delta glacé. Des hommes et des femmes portant la mémoire comme on porte un enfant blessé débarquèrent sur l’île et érigèrent une stèle. Ils gravèrent des mots en quatre langues — lituanien, russe, iakoute, finnois — pour que personne, dans aucune des langues du lieu, ne puisse prétendre ne pas comprendre : Arrachés de force à leur terre natale, tombés mais non oubliés.

Four languages for a single truth. Four languages because grief has no nationality, because suffering does not require translation, because the only thing the century had successfully unified was its capacity to destroy.

Quatre langues pour une seule vérité. Quatre langues parce que le deuil n’a pas de nationalité, parce que la souffrance n’a pas besoin de traduction, parce que la seule chose que ce siècle avait réussi à unifier était sa capacité à détruire.

Then the island continued to sink. Slowly, inexorably, as if the earth itself refused to bear this unbearable testimony any longer. By 2014, neither the graves nor the memorial had survived. Trofimovsk itself was disappearing beneath the waters of the delta — swallowed by the same Arctic indifference that had always surrounded it.

Puis l’île continua de s’enfoncer. Lentement, inexorablement, comme si la terre elle-même refusait de porter davantage ce témoignage insupportable. En 2014, ni les tombes ni la stèle n’avaient survécu. Trofimovsk elle-même disparaissait sous les eaux du delta — engloutie par la même indifférence arctique qui l’avait toujours entourée.

This is what the twentieth century accomplished: it killed people, buried them without names, erased their graves, and swallowed their island whole. It organized forgetting with the same methodical precision it had brought to organizing death.

Voilà ce que le XXe siècle a accompli : il a tué des gens, les a enterrés sans noms, a effacé leurs tombes, et englouti leur île tout entière. Il a organisé l’oubli avec la même précision méthodique qu’il avait apportée à organiser la mort.

But the Lithuanian lists exist. The survivors spoke. The four languages carved in stone existed, even if the stone no longer does. And perhaps that is the only resistance still available to us: to speak the names the water has taken, to name the island the water has taken, to refuse that physical disappearance carries with it moral disappearance as well.

Mais les listes lituaniennes existent. Les survivants ont parlé. Les quatre langues gravées dans la pierre ont existé, même si la pierre n’existe plus. Et peut-être est-ce là la seule résistance encore à notre portée : dire les noms que l’eau a pris, nommer l’île que l’eau a prise, refuser que la disparition physique emporte avec elle la disparition morale.

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