LES CANCRES DE MANNHEIM

— Ou comment nos voisins germains ont eux-mêmes mis 30 ans pour écrire correctement le Schifffahrt avec trois “f”

Desputoison des noviaus gramariens de l’an mil nuef cenz quatre vinz et seze 

— Nombrement establi par un escolier de Förderkurs

Par amour pour la Grammatik et dans le but de la préciser, les thèses suivantes seront soutenues à Ludwigshafen, et non à Mannheim. Cette dernière ne sachant égaler en finesse et élégance le célèbre bourg des alchimistes de notre cher Palatinat. Sous la présidence du Révérend Père Konsalik, prosélyte des romans de gare, maître des Arts, docteur et lecteur de la Trivialliteratur. Celui-ci prie ceux qui, étant absents, ne peuvent discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettres — en Sütterlinschrift ou écriture cursive pour les non-voyants. 

1 — En disant : Que le verbe se trouve toujours en deuxième place et le second verbe conjugué à la toute fin, notre Maître à penser, Hermann Paul, a voulu que la vie entière des Tudesques fût Tee CaMeL, Datif et TeKaMoLo.

16 — Il semble qu’entre Nominatif, Accusatif et le Datif il y ait la même différence qu’entre le Nicht, Kein et Weiß nicht.

55 — Voici quelle doit être nécessairement la pensée de Klaus Kinski; si l’on accorde aux réalisateurs qui sont moindres, une cloche, un honneur, une cérémonie, il faut célébrer Horst Tappert qui est plus grand, avec cent cloches, cent honneurs, cent cérémonies.

2 — Cette parole ne peut pas s’entendre des verbes de modalité, tels qu’ils sont employés pour modifier le sens des verbes, c’est-à-dire pouvoir, devoir, vouloir. Avoir ? Non… pas celui-là. 

11 — La transformation de la virgule entre deux propositions qui devient facultative, est une ivraie semée certainement pendant que les néo-grammairiens dormaient.

8 — Les règles du double infinitif ne s’appliquent qu’aux vivants ; et d’après eux, rien ne doit être imposé aux morts — sauf peut-être le Bestattungsinstitut.

64 — L’impératif est avec raison recherché ; car par lui les derniers mots deviennent les premiers.

57 — En vérité, ces exceptions ne sont certes pas des canulars ; car loin de les distribuer, le Conseil de Mannheim en amasse plutôt.

40 — La vraie déclinaison des mots recherche et poursuit les harmonies ; le génitif saxon, par sa largesse, en débarrasse, et à l’occasion, les fait haïr — Deppenapostroph ou apostrophe des m’as-tu-vu. 

44 — Car par l’exercice même du génitif, appartenance et possession grandissent. Les cancres au contraire ne s’améliorent pas ; ils ne font que confondre accusatif et datif.

56 — Les articles allemands, d’où les Förderkurs tirent honteusement leurs revenus, ne sont ni suffisamment définis, ni assez connus.

95 — Et à entrer au Duden par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix — telle fut, mes amis, la raison de la réforme de 1996.

Glossaire des Cancres de Mannheim

Le modèle : Luther et la Réforme

Les 95 thèses. Texte publié par Martin Luther en 1517 contre le commerce des indulgences, traditionnellement affiché sur la porte de l’église de Wittenberg. C’est l’acte fondateur de la Réforme protestante, et tout le texte des Cancres en reprend les formules.

Révérend Père, maître des Arts, docteur, lecteur. Ce sont les titres que Luther se donne dans son préambule. Le pastiche les transfère à Konsalik.

Indulgences. Remises de peine pour les péchés, que l’Église vendait aux fidèles. Dans le pastiche, ce sont les règles de grammaire qui prennent leur place.

Ivraie. Mauvaise herbe de la parabole de saint Matthieu, semée par l’ennemi pendant que les hommes dormaient. Luther l’applique aux évêques, le pastiche aux néo-grammairiens.

Tribulations. Les épreuves par lesquelles il faut passer pour entrer au Royaume, selon les Actes des Apôtres. C’est l’objet de la 95ᵉ et dernière thèse de Luther.

Fausse paix. La sécurité trompeuse dénoncée à la fin des thèses, d’après une formule du prophète Jérémie.

Prosélyte. Converti de fraîche date, souvent animé du zèle du nouveau fidèle.

Tudesques. Terme ancien et légèrement moqueur pour désigner les Allemands, venu de l’italien tedesco.

La grammaire allemande

Grammatik. Simplement « grammaire » en allemand.

Le verbe en deuxième place. C’est la règle dite V2 : dans une proposition principale, le verbe conjugué occupe toujours la deuxième position, quel que soit l’élément placé en tête.

Le second verbe à la toute fin. C’est la Satzklammer, la « parenthèse verbale » : le participe, l’infinitif ou la particule séparable sont rejetés en fin de phrase, ce qui oblige le lecteur à attendre la fin pour comprendre.

TeKaMoLo. Moyen mnémotechnique pour retenir l’ordre des compléments : temporal, kausal, modal, lokal, c’est-à-dire quand, pourquoi, comment, où. « Tee CaMeL » en est visiblement une déformation phonétique.

Nominatif, Accusatif, Datif, Génitif. Les quatre cas de l’allemand, qui marquent respectivement le sujet, le complément direct, le complément indirect et la possession. C’est le cauchemar classique de l’apprenant.

Nicht et Kein. Les deux négations allemandes. Nicht nie un verbe, un adjectif ou une phrase entière ; kein nie un nom et correspond à « pas de ».

Weiß nicht. « Je ne sais pas ». Le pastiche en fait la troisième voie, celle du doute, entre les deux négations.

Verbes de modalité. Ce sont können, müssen, wollen, dürfen, sollen et mögen, qui se construisent avec un infinitif sans zu. Haben n’en fait pas partie, d’où le « pas celui-là ».

Double infinitif. Appelé Ersatzinfinitiv : au parfait, un verbe de modalité prend la forme de l’infinitif au lieu du participe passé, comme dans « Ich habe kommen müssen ».

Génitif saxon. Le possessif en ‘s de l’anglais. Son imitation en allemand, sur les enseignes du type « Andrea’s Salon », est raillée sous le nom de Deppenapostroph, « l’apostrophe des idiots ».

La virgule entre deux propositions. Depuis la réforme de 1996, la virgule entre deux propositions principales reliées par und ou oder est devenue facultative.

Néo-grammairiens. En allemand Junggrammatiker : école de linguistes de Leipzig des années 1870, connue pour avoir affirmé que les lois phonétiques ne souffrent aucune exception.

Hermann Paul. Linguiste néo-grammairien (1846–1921), auteur des Prinzipien der Sprachgeschichte et d’une grande Deutsche Grammatik. Il remplace ici le Christ dans le rôle du « Maître ».

L’orthographe et ses institutions

Duden. Le dictionnaire de référence de l’orthographe allemande, fondé par Konrad Duden en 1880. Le pastiche en fait le paradis.

Le Conseil pour l’orthographe allemande. En allemand Rat für deutsche Rechtschreibung, créé en 2004 pour arbitrer les suites de la réforme. Détail savoureux : il a son siège à Mannheim, à l’Institut pour la langue allemande.

La réforme de 1996. La Rechtschreibreform, signée en 1996, a modifié de nombreuses graphies (daß devient dass, Schiffahrt devient Schifffahrt). Elle a provoqué procès et résistances, puis a été révisée en 2004 et 2006.

Sütterlinschrift. Écriture cursive allemande créée par Ludwig Sütterlin, enseignée à partir de 1915 puis interdite en 1941. Elle est aujourd’hui illisible pour la plupart des Allemands.

Förderkurs. Cours de rattrapage ou classe de soutien scolaire.

Les personnages

Heinz G. Konsalik. Romancier populaire (1921–1999), auteur de plus de 150 romans à grand succès. C’est le symbole même du roman de gare allemand.

Trivialliteratur. Littérature de grande consommation, sans prétention artistique.

Klaus Kinski. Acteur (1926–1991), célèbre pour ses colères et pour ses rôles chez Werner Herzog, comme Aguirre ou Fitzcarraldo. Il tient ici le rôle du pape.

Horst Tappert. Acteur (1923–2008), interprète de l’inspecteur Derrick de 1974 à 1998, une série immensément populaire en France.

Les lieux

Ludwigshafen. Ville industrielle de Rhénanie-Palatinat, sur la rive gauche du Rhin, siège du chimiste BASF depuis 1865. C’est le « bourg des alchimistes », qui remplace Wittenberg.

Mannheim. Sa voisine et rivale sur la rive droite, en Bade-Wurtemberg. C’est l’ancienne capitale de l’Électorat palatin, avec son château baroque, et siège du Conseil pour l’orthographe allemande.

Palatinat. En allemand Pfalz : région historique située de part et d’autre du Rhin, aujourd’hui partagée entre plusieurs Länder.

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